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Éditos

20 ans de cinéma, 20 ans de lutte des classes et des imaginaires

édito du 23.12.2019

 

Bientôt 2020, et pourtant l’actualité sociale ne ralentit pas à l’approche des fêtes. En pensant à la décennie à venir, je me suis demandé ce dont le cinéma avait fait de la lutte des classes durant ces 20 dernières années. Retour sur une centaine de films qui alimentent un dialogue qui est loin d’être fini.

 

“Mad Marx”

Parler de classes sociales en bientôt 2020 sonne un peu “rétro”, et pourtant c’est du côté de la science-fiction qu’on retrouve ce conflit, avec notamment Snowpiercer, qui entasse les pauvres au fond du train d’un progrès qui tourne en rond. La métaphore d’une société basée sur une opposition des classes prend aussi la forme plus classique de la verticalité (High-Rise, Alita : Battle Angel ou Elysium). Le rapport de force est d’autant plus sanglant que les inégalités sont grandes dans la répartition des ressources.

 

Mad Max : Fury Road est le coeur palpitant de cette série de films et montre avec brio que ni le capitalisme ni la tendance d’une minorité à tout s’accaparer ne s’arrêteront avec un effondrement de l’environnement. Après avoir géré l’abondance, le capitalisme gérera la rareté, toujours au profit ou au détriment des mêmes... La leçon est d’autant plus importante que le récit de l’Effondrement s’impose de plus en plus comme un repoussoir, tantôt épouvantail qui légitime de sauver le système à tout prix, tantôt l’horizon urgent qui appelle à faire table-rase de ce système.

 

Pourquoi se bat-on alors ? Dans Mad Max c’est l’eau qui symbolise l’accumulation absurde de richesses par Immortal Joe, tandis que les gueux se battent pour quelques gouttes qu’il dilapide dans une merveilleuse analogie avec cette fameuse théorie du ruissellement, dont on voit qu’elle ne profite en fait qu’à accroître l’ascendant de quelques uns sur tous les autres. Est-ce vraiment de la science-fiction lorsque aujourd’hui 1% des personnes les plus riches détiennent 80% des richesses ? Si on souffle à la fin de Quantum of Solace à l’idée que le grand méchant n’aura pas réussi à mettre main basse sur l’eau, dans les faits partout dans le monde la privatisation de ce bien commun avance à grand pas.

 

Dans Time Out, l’argent c’est du temps et le temps c’est de l’argent. Du coup pas vraiment le temps de profiter de sa retraite lorsqu’on vit de peu. Ça tombe bien, un ouvrier est susceptible de vivre 6 ans de moins qu’un cadre… L’espérance de vie augmente globalement, mais partir plus tard à la retraite n’a pas le même prix pour tous.

 

Faîtes tomber les masques… ou mettez les votres ! V pour Vendetta avec un brin de montage soviétique réussit à me rendre de nouveau envisageable une insurrection populaire et anonyme. Comme dans Au revoir là-haut, le masque et le combat comptent plus que celui qui le porte. Quoi-que… pourquoi aime-t-on tant Batman alors que son seul vrai pouvoir est sa fortune ? Heureusement qu’il y en a pour rappeler les montants exorbitants de ces ultra-riches qui échappent à l’impôt...

 

La science-fiction nous apprend à nous battre mais parfois il est difficile de donner un nom ou une forme à ce quoi on s’oppose. Blade Runner : 2049, Louise Michel et Sorry to Bother You dépeignent un monde à venir et déjà là, fait de méli-mélo de corporations et montages technico-financiers. C’est un monde aliénant qu’on alimente par le simple fait de vouloir y survivre. Le capitalisme se nourrit, fabrique ou remodèle les corps et l’esprit de ceux qui travaillent. Se battre contre le système c’est se battre contre soi. Si la rébellion y est donc extrêmement difficile c’est parce qu’elle passe par le sacrifice de son identité, construite comme d’autres produits qu’on me vend. Cette figure sacrificielle se retrouve dans Michael Kohlhaas ou Gladiator. Poussés à bout, ils n’ont plus rien à perdre. Ils partent au suicide et sont presque étonnés qu’on les suive. C’est que beaucoup des plus modestes n’ont plus rien à perdre. 

 

En guerre paraît bien étrangement seul à proposer une transposition de ce sacrifice dans le domaine historique du syndicalisme. Gilets jaunes et grèves du secteur public ont rappelé que ce n’était pas encore de l’histoire ancienne.

 

D’où vient alors cette impression que tant de moyens sont mis à me faire changer d’avis ? Le syndicalisme ne fait pas vraiment bonne figure dans Ave, César ! où les scénaristes complotent de façon ridicule pour acquérir les moyens de production de la grande machine Hollywood. Le cynisme des Cohen ne m’empêchera pas de croire à cet idéal d’un cinéma et d’une organisation du travail plus horizontale.

 

S'il on veut créer encore faut-il trouver de quoi débuter avec un premier investissement...Soit, prenons l’argent là où il se trouve, avec Comancheria, Logan Lucky, Les Veuves, La Part des Anges ou Parasite qui n’hésitent pas à présenter le retournement de fortune forcée… comme justifié. Ne dit-on pas que voler un voleur ce n’est pas vraiment voler ? Il y aura toujours des moralistes comme Michael Bay pour rappeler les bonnes vieilles valeurs avec No pain No gain. Le prolo y est débile, incapable de former un plan qui tienne la route. Il serait donc condamné à ne pas sortir de la Loi et de sa condition matérielle. Puis si on peut en rire c’est encore mieux. Au tournant du millénaire, Dancer in the Dark remet les compteurs à zéro avec une scène de meurtre et d’exécution, la prolo y est victime et bourreau.

 

Contre un système aussi complexe que inégalitaire, où vol et violence échouent souvent, Ma Loute nous enjoint tout simple à manger les riches plutôt que de nous entre-dévorer entre classes moyennes et classes populaires. Après-tout, le gras c’est le goût.

 

Malheureusement, l’indignation guerrière des plus jeunes est souvent retournée contre eux. Dans Battle Royale ou Hunger Games, le sang neuf coule pour que le vieu système persiste. Diviser pour mieux régner, c’est aussi la méthode de contrôle social opérant dans Zootopie ou La planète des singes : Suprématie. Surmonter notre peur de la différence commence par se demander à qui elle sert.

 

Voyages en troisième classe

Peu à peu les classes sociales se confrontent à un constat : ici on est pauvre ET racisé. Dans La forme de l’eau les femmes de ménage sont hispaniques ou afro-américaines. L’Amérique peut compter sur ses premiers immigrés pour rappeler que l’histoire se répète. Gangs of New York, The Yards, Brooklyn Affairs ou Green Book décrivent l’ascension lente de cette immigration irlandaise catholique de la classe ouvrière à la classe moyenne, parfois en prenant de force ce que l’élite protestante conservait jalousement.

 

Avec cette femme noire qui sourit en pleurant, possédée par - et en lutte contre - une élite blanche impitoyable, Get Out montre le visage d’un conflit de classes qui s’est tellement construit sur la ségrégation, qu’il en devient indissociable. En France, j’ai vu La Lutte des classes comme le premier effort pour faire tomber le tabou qui se cache derrière la Laïcité qu’on brandit. Pas de statistiques ethniques nous dit-on, pourtant force est de constater qu’on a rien fait pour partager véritablement les ressources entre tous les citoyens.

 

The Florida Project, Divines ou Les Misérables parlent de ces quartiers où l’on a abandonné les plus pauvres. Pourtant ceux-ci sont divisés et n’ont pas forcément compris qu’ils ont des intérêts communs. Dans La Cité de Dieu ou Sicario la survie pousse paradoxalement à s’auto-détruire. Il faut une intrigue décérébrée comme celle de Banlieue 13 pour que l’ennemi commun apparaisse clairement comme cette élite prête à sacrifier les plus démunis.

 

Pour nous faire passer d’un monde à l’autre, District 9 joue la carte du déclassement brutal avec un employé de bureau qui se retrouve transformé en alien/immigrant. Cette peur de devenir encore plus misérable nous empêche d’être solidaire dans l'altérité, contre ceux qui se jouent de nos conditions matérielles.

 

Violences du déclassement

La peur d’une dégringolade dans l’échelle sociale contribue à ne pas remettre en question l’ordre établi. J’imagine plus vite ce que j’ai à perdre que ce que j’ai à gagner. Pourtant les mirages du libéralisme ont amené une bonne partie de la classe moyenne inférieure (au niveau du revenu on entend) à se retrouver démunis, sans qu’ils n’en prennent conscience. Ce sont les perdants de luttes passées ou ceux qui se sont repliés sur eux-mêmes, se coupant de toute communauté d’action.

 

Dans Shaun of the Dead le capitalisme a transformé les consommateurs des pavillons en zombis et j’ai du mal à voir autrement la vie triste de Paterson. Jim Jarmusch semble s’émerveiller de la routine de ce chauffeur de bus qui est aussi poète à ses heures, pourtant c’est le conte malheureux d’un déclassement à l’échelle d’une double-décennie. L’éducation ne permet plus l’ascension sociale depuis longtemps.

 

Le Vrai Lieu nous parle de poètes aussi à sa manière, marginaux qui cherchent un lieu où étancher leur soif de liberté. Aux tours de la Défense ils opposent leur casse-croûte franchouillard et leur éloge du “vrai” dans une errance périphérique. Plutôt que de lutter, ils ont tenté un exil impossible, un peu comme l’anti-héros de 99 Francs qui oppose au cauchemar publicitaire le fantasme des tropiques qu'on voit souvent sur Instagram aujourd'hui. C’est oublier que les habitants des-dits tropiques ont pris eux-aussi de plein fouet le libéralisme en y perdant encore plus que nous au jeu.

 

La fin d’un monde, la fin des mondes, avec Petit Paysan et l’impossible survie de ceux qui croient au travail. Il faut bien The Machinist pour nous rappeler l’existence fragile de cette classe dite ouvrière. Christian Bale, maladivement maigre et hallucinant, incarne le fantôme d’une industrie. Les usines se sont arrêtées mais les gens sont restés. Et s’ils ne sont pas forcément dans la misère matérielle, on les a laissé dans une misère intellectuelle. Dans Moi, Tonya, American Hero ou The Other Side, on nous ressort l’épouvantail du “white trash”, des loosers dont le capitalisme se demande quoi faire, alors que leur seule erreur est de n’avoir pas pu reprendre le job qu’on toujours connu leur famille.

 

La Loi du marché, Moi, Daniel Blake ou Jeune Femme c’est la fausse promesse d’un reclassement sans assurance chômage digne de ce nom qui éclate au grand jour, alors que Dallas Buyers Club montre que sans assurance maladie, le Sida revient à une condamnation à mort.

 

Les héros vieillissants sont priés eux-aussi de se trouver une nouvelle légitimité alors qu’ils sont épuisés. The Wrestler et Logan glorifient deux guerriers trop vieux pour leur combat, tandis que Time Out of Mind renvoie l’icône Richard Gere à une simple tache terne dans l’immense décor urbain de New York. On ne sait pas grand chose de son personnage, si ce n’est qu’il ne vivra pas longtemps aussi vieux à la rue.

 

Gran Torino est un peu le reflet inversé, avec ce papy grincheux aux valeurs old school qui finit par se sacrifier au nom de la tolérance et d’une certaine vision du multiculturalisme. Cet acte noble paraît bien fragile face à la montée de la haine. Donoma capte le moment de bascule où elle se banalise tandis que Chez Nous montre comment elle se trouve récupérée au profit de quelques uns.

 

3 Billboards reste ambigu sur la jouissance, et fait de cette même haine un spectacle gore anti-establishment et sa condamnation. Le Couperet, Kick-Ass, God Bless America ou Night Call partagent la fascination pour le déclassé qui jouit de l’hémoglobine. Qu’il se prenne pour un justicier ou pour un tueur en série, un opportuniste ou un voyeur, sa colère a été détournée par l’appel du sang. Il n’y a que You Were Never Really Here pour subvertir nos attentes et ne présenter aucune image directe de cette frénésie, sauf lorsqu’elle se retourne contre son personnage principal dans un suicide aussi fantasmé que gore.

 

Joker métabolise toutes ces trajectoires de déclassés, c’est le looser ultime, le “so white so trash” qu’il n’a plus de couleur. Sa vengeance personnelle nous parle car elle dit haut et fort que la violence est autant un acte personnel qu’une responsabilité collective. Joker n’a pas de revendication mais il porte toute la violence symbolique des inégalités sociales sur son visage.

 

Ascension sociale et mérite personnel

Peur du déclassement d’un côté, possibilité d’une ascension de l’autre… le cinéma participe à faire exister “les exceptions” qui légitiment la répartition des inégalités. C’est oublier que les grandes richesses sont peu acquises et souvent héritées. S’il on ne remet pas en cause cette réalité, c’est qu’il y a encore de quoi espérer devenir l’exception, du genre improbable comme dans À la recherche du bonheur. Si Will Smith y répète qu’on a “droit” au bonheur (sous entendu comme confort matériel), alors il y en a qui doivent en avoir plus droit que d’autres…

 

Slumdog Millionaire et Ah ! si j'étais riche jouent la carte du destin pour nous expliquer l’apparition spontanée de millionnaires, tout en rappelant béatement que “l’argent ne fait pas le bonheur”.

 

Joy est le parfait conte méritocratique car en prenant une entrepreneuse qui réussit grâce à une simple idée de produit de nettoyage, c’est tout le rêve américain qui brille de nouveau, auréolé d’un verni féministe de bon ton. Mémoires d'une geisha bien que parlant d’un japon médiéval, évoque assez bien la place qui est véritablement encore donnée par le monde à la femme : servante menacée et sexualisée. Si ascension sociale il y a, elle se paye.

 

Le Brio et Whiplash mette la figure du mentor au centre de ce marché, où le prix demandé est un effort incommensurable que les héritiers n’auront jamais à payer.

 

Un prophète et Django unchained montrent une ascension sociale/libération par le sang, mais la véritable violence symbolique est l’ensemble de codes et de valeurs que l’on doit adopter dans son nouveau rôle. Ainsi j’accède à un nouveau statut, mais qui suis-je si je dois me déguiser pour y parvenir ?

 

Faux mérite parfois, comme dans Le Fondateur, où MacDonald se bâtit sur un mensonge. Tout ce qui brille parle avec justesse de la pression à acquérir les signes extérieurs de richesse plutôt que de réussir une réelle ascension sociale. C’est une toute autre illusion que propose Ready Player One en laissant croire que l’accès à un savoir geek donnerait les clefs d’une fortune obtenue par le mérite, alors que ce sont les fans qui se font traire de leurs économies par le merchandising abusif.

 

Dans certains films, talent et effort se confondent, comme dans 8 Miles où les heures supplémentaires à l’usine servent de métaphore à l’artiste qui s’accroche. Limitless trouve l’idée d’effort “so has been” qu’il concentre toutes les études, apprentissages et aptitudes longuement acquises dans une pillule miracle… qu’on achète hors-de-prix ! Bonne métaphore pour un système qui permet aux plus riches d’assurer la meilleure éducation, la plus chère.

 

Roma raconte tendrement la lutte pour la survie d’une femme indigène broyée par la répartition inégalitaire des richesses au Mexique. Cette survie passe par sa capacité d’empathie, qui l’amène à risquer sa vie pour sauver celle de enfants de sa sévère patronne. Elle fera désormais “partie de la famille”, pour sa bienveillance sans faille. Cette ascension sociale est donc celle du coeur, mais qui a le mérite de ne pas coûter bien cher.

 

Diamant Noir, Match point et Toni Erdman feraient presque passer l’envie d’une ascension sociale, tant les origines modestes semblent difficiles à faire coexister avec le nouveau milieu professionnel ou familial. J’ai cru un temps aussi au mythe de la méritocratie, 20 ans de cinéma ne laissent pas beaucoup de traces mémorables d’une ascension réussie.

 

Riches idées et idées de riches

Les écarts de ressources sont tels, qu’on se demande comment l’accumulation infinie de richesses n’est pas moralement condamnée. Tomb Raider mêle affects et milliards dans une histoire père-fille, où refuser l’héritage serait une décision freudienne plus que civique. En tuant des méchants à l’autre bout du monde elle se donne le droit d’encaisser le gros chèque qui lui permettra de faire le deuil de papa.

 

Cinquante nuances de Grey et Crazy Rich Asians redonnent du swag aux gens riches. Mélanger argent et libido s’est faire un double croche-patte, l’un à la lutte des classes, l’autre au féminisme. Il y a un intérêt de classe à nous rendre désirable ce mode de vie, même s’il ne nous sera jamais accessible.

 

Intouchables et The Grand Budapest hotel partagent une fascination pour la richesse tout en étant à son service. On retrouve le prestige des majordomes des plus grands hôtels, la fierté des serveurs des restaurants les plus réputés. Si je ne peux être riche, que j’approche au moins ce monde pour en tirer un peu de mana.

 

Le Loup de Wall Street fait passer les hauts et bas de la bourse pour un grand Huit, dont le seul plaisir est le vertige des gains et des pertes. American Psycho, Margin Call ou The Big Short remettent un peu les choses en place : la finance est un monde de dingues, où la rationalité économique fait faire des choses insensées, et où l'Humanité disparaît là où l'argent s'accumule. Tout l'argent du monde, There will be blood, Gatsby le magnifique, La grande Bellezza … l’accumulation sans fin de richesses et le mode de vie associé sont vides de sens ; pourtant impossible de décrocher, comme si l’argent était la plus dégueulasse des drogues.

 

Lord of War et Sherlock Holmes : Jeu d'ombres présente l’appât du gain comme destructeur, engendrant jusqu’à la Grande Guerre. Alors avec tout ça, être riche peut provoquer un sentiment de culpabilité, qu’on pourrait avoir envie de régler par un grand excès de générosité comme dans The Square. Sauf que même cette générosité est un calcul puisque les dons reculent lorsque la fiscalité est moins intéressante.

 

En fait les riches s’en foutent de comment on les voit. Je garde de Cosmopolis cette image d’une limousine insonorisée qui fend la foule en colère, réunis par la fin du monde et la fin du mois.

 

Une double-décennie sûrement incomplète et subjective mais qui montre que le cinéma est le reflet de luttes d’images et d’imaginaires, certains orientées par le pouvoir de l’argent, d’autres en résistance, pas toujours où on le croirait. Les films ne sont pas de simples miroirs mais contribuent à façonner notre réalité sociale. En proposant des modèles, des critiques ou des allégories, cette centaine de films participe à un dialogue collectif permanent et leur pluralité rappellent qu’il existe plusieurs chemins possibles.

Cosmopolis de David Cronenberg
Cosmopolis de David Cronenberg

Filmographie

“Mad Marx”

Alita : Battle Angel (2019) de Roberto Rodriguez

Sorry to Bother You (2019) de Boots Riley

Parasite (2019) de Bong Joon-ho

En guerre (2018) de Stéphane Brizé

Au revoir là-haut (2017) de Albert Dupontel

Blade Runner : 2049 (2017) de Denis Villeneuve

La planète des singes: Suprématie (2017) de Matt Reeves

Logan Lucky (2017) de Steven Soderbergh

Ave, César ! (2016) de Ethan et Joel Coen

Ma Loute (2016) de Bruno Dumont

Zootopie (2016) de Byron Howard et Rich Moore

Mad Max: Fury Road (2015) de George Miller

High-Rise (2015) de Ben Wheatley

Michael Kohlhaas (2013) de Arnaud des Pallières

Snowpiercer, Le Transperceneige (2013) de Bong Joon-ho

Elysium (2013) de Neil Blomkamp

No pain no gain (2013) de Michael Bay

Hunger Games (2012) de Gary Ross

La Part des Anges (2012) de Ken Loach

Time Out (2011) de Andrew Niccol

Louise Michel (2008) de Gustave Kervern et Benoît Delépine

Quantum of Solace (2008) de Marc Forster

V pour Vendetta (2005) de James McTeigue

Battle Royale (2000) de Kinji Fukasaku

Dancer in the Dark (2000) de Lars Von Trier

Gladiator (2000) de Ridley Scott

 

Voyages en troisième classe

Les Misérables (2019) de Ladj Ly

Brooklyn Affairs (2019) de Edward Norton

La Lutte des classes (2018) de Michel Leclerc

Get Out (2017) de Jordan Peele

Green Book: Sur les routes du sud (2018) de Peter Farrelly

La forme de l'eau (2017) de Guillermo del Toro

The Florida Project (2017) de Sean Baker

Divines (2016) de Houda Benyamina

Sicario (2015) de Denis Villeneuve

District 9  (2009) de Neill Blomkamp

Banlieue 13 (2004) de Pierre Morel

Gangs of New York (2003) de Martin Scorsese

La Cité de Dieu (2002) de Fernando Meirelles et Katia Lund

The Yards (2000) de James Gray

 

Ascension sociale et mérite personnel

À couteaux tirés (2019) de Ryan Johnson

Les Veuves (2018) de Steve McQueen

Ready Player One (2018) de Steven Spielberg

Roma (2018) de Alfonso Cuarón

Le Brio (2017) de Yvan AttalDiamant Noir (2016) de Arthur Harari

Joy (2016) de David O. Russell

Le fondateur (2016) de John Lee Hancock

Toni Erdman (2016) de Maren Ade

Whiplash (2014) de Damien Chazelle

Django unchained (2012) un film de Quentin Tarantino

Limitless (2011) de Neil Burger

Tout ce qui brille (2010) de Géraldine Nakache et Hervé Mimran

Un prophète (2009) de Jacques Audiard

À la recherche du bonheur (2007) De Gabriele Muccino

Match point (2005) de Woody Allen

Mémoires d'une geisha (2005) de Rob Marshall

8 Mile (2002) de Curtis HansonAh ! si j'étais riche (2002) de Michel Munz

 

Violences du déclassement

Joker (2019) de Todd Philipps

3 Billboards: Les panneaux de la vengeance (2017) de Martin McDonagh

Chez Nous (2017) de Lucas Belvaux

Jeune Femme (2017) de Léonor Serraille

Logan (2017) de James Mangold

Moi, Tonya (2017) de Craig Gillespie

Petit Paysan (2017) de Hubert Charuel

You Were Never Really Here (2017) de Lynne Ramsay

Comancheria (2016) de David Mackenzie

Le Vrai Lieu (2016) de Aurélien Milhaud et Fabien Dovetto

Moi, Daniel Blake (2016) de Ken Loach

Paterson (2016) de Jim Jarmusch

The Other Side (2016) de Roberto Minervini

American Hero (2015) de Nick Love

La Loi du marché (2015) de Stéphane Brizé

Night call (2014) de Dan Gilroy

Time Out of Mind (2014) de Oren Moverman

Dallas Buyers Club (2013) de Jean-Marc Vallée

God Bless America (2012) de Bobcat Goldthwait

Donoma (2010) de Djinn Carrénard

Kick-Ass (2010) de Matthew Vaughn

Gran Torino (2008) de Clint Eastwood

The Wrestler (2008) de Darren Aronofsky

99 Francs (2007) de Jan Kounen

Le Couperet (2005) de Costa Gavras

Shaun of the Dead (2005) de Edgar Wright

The Machinist (2005) de Brad Anderson

 

Riches idées et idées de riches

Crazy Rich Asians (2018) de Jon M. Chu

Tomb Raider (2018) de Roar Uthaug

The Square (2017) de  Ruben Östlund

Tout l'argent du monde (2017) de Ridley Scott

Cinquante nuances de Grey (2015) de Sam Taylor-Johnson

The Big Short: Le casse du siècle (2015) de Adam McKay

The Grand Budapest hotel (2014) de Wes Anderson

Gatsby le magnifique (2013) de Baz Luhrmann

La grande Bellezza (2013) de Paolo Sorrentino

Le Loup de Wall Street (2013) de Martin Scorsese

Cosmopolis (2012) de David Cronenberg

Intouchables (2011) de Olivier Nakache et Éric Toledano

Margin Call (2011) J. C. Chandor

Sherlock Holmes : Jeu d'ombres (2011) de Guy Ritchie

Slumdog Millionaire (2009) De Danny Boyle

There will be blood (2007) de Paul Thomas Anderson

Lord of War (2005) de Andrew Niccol

American Psycho (2000) de Mary Harron



Œil pour œil : la police a encore frappé

Sociologie de la violence policière avec Les Misérables de Ladj Ly

 

édito du 24.11.2019

 

Au centre du film, l’œil d’un gamin enflé, après avoir reçu une balle de flashball à bout portant. L’image n’est pas sans rappeler les nombreuses mutilations dont ont soufferts les manifestants lors des revendications du mouvement “Gilets jaunes”. Malgré la fréquence de ces images chocs, le pouvoir exécutif ne cesse de répéter : ramasse ton œil, circule, y a rien à voir.

 

Ladj Ly fait bien de nous rappeler que ces violences, les banlieues les connaissent depuis bien longtemps. On aura du attendre que les Régions descendent les Champs pour que les médias s’en emparent, comment alors ne pas croire à un racisme structurel ?

 

Plus qu’une guerre en couleurs, Ladj Ly filme une lutte de classes, entre une police de banlieue très consciente de ses intérêts et prête à tout pour les défendre, et des voyous, religieux ou dealers qui tentent eux aussi par le rapport de force à s’imposer comme LA classe dominante. Le lion qui a disparu est aussi le symbole de cette position fantasmée en haut de ce qui est devenue une véritable chaîne alimentaire.

 

Comme dans une famille dysfonctionnelle où se crier dessus serait devenu la seule façon de se faire entendre, la police comme les autres classes usent et abusent de la violence pour marquer leur territoire ou renforcer leur identité. La police est filmée dans un cycle d’escalade permanente de la violence et semble complètement dépossédée de techniques, outils ou attitudes pour faire retomber cette violence. On ne parle donc plus d’individus, mais bien d’un système.

 

Cette violence systémique, Didier Fassin en parle très bien dans son enquête sociologique La force de l’ordre.

 

En immersion dans plusieurs voitures de la BAC en banlieue pendant plusieurs mois, il gagne peu à peu la confiance des policiers. Ceux-ci alors finissent par s’exprimer sans filtre, laissant poindre une forte propension au racisme ordinaire (injures, propos, gestes souvent déplacés à l’encontre de personnes racisées) et à la glorification de la violence (affiches de films de guerre au poste, écussons militaires en signe de ralliement sur les uniformes, fétichisation des armes, etc.).

 

Plutôt que de condamner les individus, Fassin s’intéresse à comprendre les mécanismes sociologiques derrière ces comportements. Il comprend entre autre que les décisions politiques prises durant les 20 dernières années ont un impact direct : culture du chiffre (multiplier les interpellations, quelqu’en soient les raisons), recrutement de policiers de provinces (qui n’ont vu la banlieue qu’au travers des reportages de TF1), fin de la police de proximité, etc. Ces décisions politiques exercent aussi une violence de système sur les policiers eux-mêmes, expliquant peut-être les dépressions et les suicides dans cette profession (on sait depuis Durkheim que Le Suicide est un phénomène tout aussi collectif qu’individuel).

 

Le regard de Ladj Ly c’est celui du drone de son personnage Buzz, qui filme de manière zénithale la situation s’envenimer. Il prend de la hauteur, tout comme le sociologue Fassin exposé à la violence relatée.

 

Emmanuel Macron lui, a récemment déclaré qu’il avait été "bouleversé" et qu’il avait sommé son gouvernement de "trouver des idées pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers". Peut-être a-t-il vu le film que d’un œil pour ne pas du tout évoquer la police de banlieue, qui semble avoir besoin d’une réforme de l’intérieur ?

 

On entend souvent de grandes condamnations médiatiques à l’encontre des actes de violence de la classe populaire (banlieue ou gilets jaunes récemment). Comme si c’était indécent d’être révolté. Pourtant c’est une double violence faîte à l’opprimé que de lui dire d’exprimer paisiblement sa colère. “Tends la joue” est une insulte lorsqu’on vous frappe.

 

LY, Ladj. Les Misérables. 2019

FASSIN, Didier. La force de l'ordre: Une anthropologie de la police des quartiers. 2011

MERKLEN, Denis. Pourquoi brûle-t-on des bibliothèques ? 2013

DURKHEIM, Emile. Le Suicide. 1897



Tarantino a fait une overdose de méta

 

La quête de sens par-delà les références de Once upon a time… in Hollywood

 

édito du 14.08.2019

 

Once upon a time...in Hollywood (on va l’appeler Once) repose en grande partie sur la connaissance historique du spectateur des tragiques événements qui frappèrent Sharon Tate, Jay Sebring, Wojciech Frykowski, Abigail Folger et Steven Parent le 9 août 1969. Même si on entre dans la salle sans trop savoir les détails de l’affaire, on sait que des gens ont été tué cette nuit. A ceux qui iraient voir le film en “naïfs”, le réalisateur ne prend aucune peine à exposer les éléments qui conduiront à cette tragédie. D’un point de vue strictement scénaristique, le film comporte très peu de “set-up” (la cigarette trempée dans l’acide par ex.) et de “pay-off” (le calme de Brad Pitt plus tard). Causes et effets peuvent aller se faire voir et le suspense ne vient que de ce qu’on est sensé connaître de l’Histoire. Dès lors j’ai vécu le film comme une succession de moments destinés à nous évoquer des références, idoles et fétiches de Quentin Tarantino, dans l’attente d’une fin plus que déceptive. Plus que n’importe quel autre des films de Tarantino, Once est un méta-film, à ranger aux côtés de Ready Player One de Spielberg.

 

Les deux œuvres partagent une admiration/obsession sincère pour une culture populaire, à tel point que si je devais retirer cette couche de références, j’aurais bien du mal à raconter de quoi parle le film. Il n’y a pas de grande idée derrière toutes les citations, pas de thème, pas d’effort pour nous amener d’un point A à un point B. On nous vend un package d'hyperliens à des histoires précédentes.

 

Surtout j’ai l’impression d’avoir perdu les personnages, ceux que Tarantino avait jusqu’ici réussi à écrire tout en maintenant cette tension entre arc narratif et références. Car si l’auteur-réalisateur est en grande partie célébré pour ses dialogues, ce n’est pas du fait de simples phrases joliment écrites placées arbitrairement dans la bouche de mannequins vivants. Les personnages de Tarantino connaissaient jusqu’ici un changement, entre le début et la fin, qui me permettait de dire en sortant de la salle “ok ça valait bien 2H30 pour faire ce voyage” (et le prix du billet accessoirement). Ici j’ai bien du mal à ne pas ressentir l’impression d’avoir fait du sur-place, tant la pauvre Margot Robbie n’a pas un rôle à la mesure de son talent, sa plastique lui faisant encore la malédiction d’un personnage sans intérêt.

 

J’ai même l’impression que le seul élément narratif repose sur le titre, “il était une fois…” évoque un conte de fée dont le cinéaste ne respecte même pas la promesse, à savoir une histoire qui serait plus que la somme de ses événements. Comme si Once signifiait la fin des vraies histoires et que désormais on devrait se contenter de nostalgie.

 

Comment comprendre cette tendance lourde à tout référencer ? A-t-on vraiment fait le tour des histoires originales ? Qu’est-ce qui nous fait tant plaisir à coller en mode patchwork sans chercher à créer du sens de ces juxtapositions ?

 

Internet (en soit le plus grand méta-texte) et le plaisir nostalgique sont en soient des réponses valides, si on creuse un peu plus profondément on peut avoir aussi des indices sur la fonction que remplit cette tendance dans notre société.

 

“Si la société de consommation ne produit plus de mythe, c’est qu’elle est elle-même son propre mythe” écrivait Jean Baudrillard, dessinant ainsi une bien triste prophétie. Les œuvres culturelles n’ont plus besoin d’être le véhicule d’un sens (métaphorique, mythique, idéologique), seule l’acte de les consommer fait sens. Aussi il est devenu plus important de dire “qu’on a vu le dernier Tarantino” plutôt que d’être capable d’en dire quelque chose. Ceux qui pourront citer les films auxquels fait référence Tarantino gagneront un crédit social supplémentaire, car l’aperçu de leurs connaissances factuelles laissera croire qu’un sens caché serait à portée de main, sous la condition explicite d’une interprétation par ces gardiens du temple. Là on arrive au paradoxe où en vendant une culture dite “populaire” on recrée une forme d’élitisme.

Tarantino se place en exégèse, historicise sa relation au cinéma, mais tout méta-texte n’est pas pour autant créateur d’un sens nouveau. C’est la même posture qui me dérange lorsque les fans de Star Wars descendent l’épisode VIII The Last Jedi sous prétexte de ne pas assez s’inscrire dans la continuité des œuvres précédentes. Le film leur apparaît moins bien non pas à cause de ses qualités intrinsèques, mais parce qu’il ne contribue pas à leur dose de clins d’œils qui leur permettront de gloser sur leurs connaissances du canon. Les geeks sont devenus les prêtres de notre nouvelle religion, celle d’une pop culture qu’il convient de défendre, quitte à montrer les dents devant une adaptation pas assez “fidèle.”

 

Sauf que l’abondance de références ne permet pas d’accéder à un sens qui serait plus que la somme de ses parties. Savoir qui était Sergio Corbucci ne vous permet pas d’accéder à une signification cachée. Le film n’a pas d’autre message que d’être un rituel visant à consommer des références et des icônes, et devenir par là-même une référence à venir (dans des conversations, sur Internet, dans la biographie de l’auteur, etc.) pour nourrir l’icône qu’est devenue Tarantino. D’ailleurs on nous vend “le neuvième film de Tarantino” et pas une histoire, ce qui veut dire que l’emballage vaut plus que le contenu, qui est un mélange d’hyperliens très anciens et plus récents.

 

Le cinéma comme Art est à un tournant, car il prend la même voie que l’Art plastique, de plus en plus uniquement accessibles à ceux qui maîtrisent les références. Difficile de s’extasier dans un musée devant une œuvre d’un artiste contemporain, sans savoir “à quoi il fait référence”, quelles sont les autres œuvres qu’il cite ou dont il se moque. Once c’est un peu l’urinoir de Duchamp ou Carré blanc sur fond blanc de Malevitch. Je me doute que c’est pas complètement con, mais sans les spécialistes de l’Histoire de l’Art pour me l’expliquer, ça me fait ni chaud ni froid. Il n’y a pas si longtemps, une œuvre pouvait provoquer un sentiment en soi, sans avoir besoin de notice explicative. Voir les peintures rupestres de Lascaux nous fait toujours un effet, même si la signification sociale et historique nous échappe. Typiquement c’est un Art dont les références nous échappent, et c’est peut être ce qui manque - le mystère - qui nous permet un voyage émotionnel.

 

Pour Edgar Morin, le sentiment esthétique - que nous pouvons ressentir devant une œuvre d’Art - s’apparente à un état second (transe, extase, possession). Quelque chose d’original nous saisit et prend possession de nous, dans une demi-transe qui nous permet de nous oublier. Pour nous transformer, on attend de l’artiste d’être un chaman qui nous connecte avec une vérité autrement inaccessible à nos sens, qu’il traduise pour nous ce qu’il a expérimenté : une vision. Autrefois Tarantino se servait de sa connaissance encyclopédique du cinéma pour venir piocher des images-clés qui pouvaient nous amener émotionnellement à vivre une catharsis. Nous sortions changés de ses films. Il n’a jamais été autant dans son rôle de chaman qu’en opérant magiquement la mort symbolique du nazisme (Unglorious Bastards) et de l’esclavagisme (Django Unchained). Aujourd’hui il se contente de sortir des vieux films d’une cinémathèque infinie, par habitude, sans que leur ordre importe. Plutôt que d’opérer un rituel il se contente d’une cérémonie. Le chaman est devenu un prêtre.

 

Regarder un film c’est s’autoriser à donner crédit à la représentation du réel et parfois certaines de ces représentations s’inscrivent durablement dans notre psychisme comme des références. En faisant un film sur des références, Tarantino opère un tour de passe-passe visant à rendre plus légitime ce qui le relie au réel. Cette fétichisation des références comme un but en soi semble bien le nouveau grand récit auquel on nous propose de nous raccrocher.

 

Nous vivons dans un monde peuplé de fake-news, climato-sceptiques et platistes en tout genre. Nous sommes persuadés que tout grand récit (politique, économique, religieux) est suspect. On nous encourage à vérifier les sources, à recouper les informations, à se faire sa propre opinion. La vigilance constante vis-à-vis des grands récits crée un stress. L’approche “méta” apporte du coup une forme de soulagement. En ne portant pas notre attention sur la compréhension fine d’un contenu original mais sur l’acquisition de références, nous avons l’illusion de maîtriser les fluctuations chaotiques du monde. Comme antidépresseurs à l’incertitude on nous vend la certitude que “ceci” (placer votre objet culturel monétisable de votre choix) contient “pleins de références”. Mais "référence" ne vaut pas "sens".

 

Pendant que nous creusons les obscurs références du neuvième film de Tarantino, nous avons l’impression d’être immergé dans un film-univers, quelque chose d’à la fois vaste mais qui pourrait à force d’étude et de patience être compris. Tarantino encourage à la consommation d’un pan très précis de la culture marketée comme populaire, en mode poupée-russe. Il y a un vertige, divertissant, mais c’est un piège, car on nous donne seulement l’illusion de la complexité. Le monde réel - et l’imaginaire qui s’en nourrit - sont bien plus riches que la juxtaposition d’icônes du passé et du présent qu’on nous propose de consommer.

 

Que faire alors si les algorithmes nous proposent sans cesse des variantes de nos premiers choix ? Sommes-nous condamnés à remonter de référence en symbole jusqu'à retrouver une vérité initiale ?

 

La liberté retrouvée peut venir de notre regard. Décider activement de voir d’autres contenus que ceux destinés à nous entourer dans un brouillard de références, tout simplement en flânant dans des lieux physiques où les films, CD, BD et livres sont rangés véritablement aléatoirement. Sans référence, sans hyperlien. On peut étendre cette liberté de regard à la rue, à la nature, aux autres. Surtout on a plus besoin que jamais d’œuvres spontanées, d’artistes qui s’autorisent à créer d’après une intuition ou une idée originale, sans vouloir s’inscrire à tout prix sur le marché des références.

 

 

TARANTINO, Quentin. Once upon a time... in Hollywood. 2019

 

SPIELBERG, Steven. Ready Player One. 2018

 

JOHNSON, Rian. Star Wars, épisode VIII : Les Derniers Jedi. 2017

 

MORIN, Edgar. Sur l’esthétique. 2016

 

BAUDRILLARD, Jean. La Société de consommation. 1970

 

BORGES, Luis. La Bibliothèque de Babel. 1941

 

MALEVITCH, Kasimir. Composition suprématiste : carré blanc sur fond blanc. 1918

 

DUCHAMP, Marcel. Fontaine. 1917

Margot Robbie est Sharon Tate dans "Il était une fois... à Hollywood !" de Quentin Tarantino
Margot Robbie est Sharon Tate dans "Il était une fois... à Hollywood !" de Quentin Tarantino

Alita : Barbie badass et dysmorphophobique

Un nouveau modèle pour les adolescentes ?

Edito du 24.02.2019

 

“Alita: Battle Angel" présente un rapport au corp étrange : chaque individu se fait démembrer et recomposer à l’infini, afin d’optimiser ses capacités physiques, sans jamais montrer aucun effet psychologique de ce corps étranger fusionné à son esprit. Alita est une cyborg venue d’une époque passée où les technologies étaient encore plus avancées, elle est naturellement dotée d’aptitudes la mettant au-dessus de n’importe quel homme-machine du film. Le premier trouble vient lorsque Alita se réveille amnésique, ramenée à la vie par le Dr Gepetto (pardon “Ido”) Christoph Waltz, et qu’elle ne montre aucune difficulté à s’adapter à son nouveau corps. Se regardant dans un miroir, elle est immédiatement satisfaite de son image.

 

Tout au long du film, Alita n’a aucune courbe d’apprentissage dans ses compétences, non plus dans sa relation à son corps. Elle est une sorte de petite fille naïve qui grandit très vite en éprouvant les émotions basiques du développement humain. Sa technique de combat, elle ne le tire que de son corp super évolué (dont elle changera d’ailleurs sans problème en cours de route une seconde fois) et non d’épreuves qu’elle pourrait avoir à surmonter. Son côté “badass” est donc amoindri par sa programmation. Ses succès martiaux elle ne les doit qu’à la prouesse technologique, et non à ses efforts.

 

Ce corps, elle devra l’upgrader pour recevoir enfin la caresse du jeune homme envers lequel elle est attirée depuis le début du film. Son nouveau corps est plus allongé, avec des plus gros boobs, mais toujours cette taille d’anorexique qu’on imagine mal associée avec les prouesses physiques dont Alita est capable. A ce moment du film, les nano-particules du corps d’Alita peuvent s’adapter nous dit-on au subconscient de son hôte, soit apparemment l’image d’un top-modèle qui pourrait défiler pour Gucci, mais capable de prouesses athlétiques, sans être dotée pourtant de la musculature ou l’ossature adaptées.

 

Alita est aussi dotée de yeux grotesquement énormes, dérivés de l’esthétique horrible des avatars de “Ready Player One”. Je n’ai pas lu Gunnm, le manga dont est adapté Alita, mais dans la version papier les yeux de l'héroïne ne semble pas plus gros que ceux des autres personnages. On garde l’image d’une tête d’enfant sur un corps de jeune femme mal nourrie.Peu est dit sur ce que peuvent vivre comme calvaire les autres cyborgs moins évolués, car Alita semble la seule à pouvoir ressentir une caresse sur sa peau. Le non-dit derrière est évidemment la sexualité, totalement évacuée du film. Étant pourtant une histoire du passage à l’âge adulte, dont la romance homme-femme est le pivot essentiel du récit, la sexualité ne dépasse pas le stade de la superficielle admiration pour des corps parfaits (y compris les abdos du jeune premier “Hugo” Keean Johnson) et un premier baiser très chaste. On y voit en miroir les millions d’adolescent.e.s qui cherchent la reconnaissance permanente sur les réseaux sociaux par des photos autocentrées, où le corps est toujours le sujet, mais toujours tourné vers un idéal de beauté froid et désincarné.

 

Ce miroir où Alita se regarde au-début, elle le touche aussi, comme si elle devait s’assurer de la réalité de cette image trop parfaite qu’elle y voit. Alita ne mange que par plaisir, réclamant du chocolat lorsqu’on lui sert des légumes. Mais Alita n’a pas de problèmes de poids ou de diabète apparemment.

 

Si je dois élever une petite fille qui pourrait jouer avec des poupées Alita, j’aurais bien du mal à lui expliquer ce qu’il y a de bien, et ce qu’il y a de moins bien dans ce modèle. Certes Alita est badass, fout la raclée à qui elle veut. En même temps elle est totalement dépendante du code, informatique et social, implanté en elle qui lui enlève tout libre arbitre pour se choisir un destin. Alita ne remet jamais en cause les règles qui gouvernent le monde dans lequel elle est revenue à la vie, c’est au contraire pour vouloir jouer selon ces règles qu’elle est repérée puis traquée. Alita n’est pas une femme forte et indépendant, c’est un gentil soldat qui poursuit sa mission 300 ans après la disparition de son royaume. Un désir qu’elle n’a jamais idée de remettre en question et qui l’enfonce un peu plus dans la voie sans retour du guerrier. D’Alita on garde moins qu’un corps, une armure à l’apparence d’un mannequin, une coquille vide qu’on peine bien à habiter. Un modèle finalement assez peu enviable.

"Alita : Battle Angel" de Robert Rodriguez
"Alita : Battle Angel" de Robert Rodriguez

La caméra libre de Van Gogh

Dépasser le plafond de verre du réalisme au cinéma

édito du 18.02.2019

 

Les plans vifs et saccadés du réalisateur Julian Schnabel sont comme les coups de pinceau de son Van Gogh. Cadres renversés, nerveux, à rebours des mouvements de son acteur William Dafoe. Parfois la caméra semble être totalement libre et flotte en pleine nature avant de se poser arbitrairement devant un rayon de soleil. Schnabel rompt avec toute convention réaliste, plaçant parfois un prisme devant l’objectif pour dévier la lumière, déformant les objets, visages et paysages que le peintre essaie de traverser. Un plan subitement en infrarouge nous plonge dans la matérialité de la peinture et des arbres qui lui font face. On voit ce qui vibre dans la couleur, et pourtant il n’y en a plus. En pleine course le cadreur change d’un monochrome bleuté à un autre doré. Ce n’est pas l’erreur d’un mauvais JRI sur BFM, mais bien un manifeste artistique fort.

 

Aujourd’hui on encense Fincher pour ses centaines de prises permettant d’épouser parfaitement le mouvement de ses acteurs avec celui de la caméra. Chaque année de nouveaux objectifs se vendent sur la promesse d’une toujours plus grande perfection optique, les productions rivalisent en “K” (4K, 8K) sur la résolution des films ou certains comme Nolan ou Soderbergh se battent sur “l’effet de réalisme” au cinéma à coup de pellicule 70mm ou capteur i-Phone. Peter Jackson tourne en 48 images par seconde ? Ang Lee fait du 200 sur un film sans ralenti. Il y aurait une image plus vraie que vraie qui, une fois atteinte, nous fascinerait tous comme par magie. 

 

L'obsession pour le réalisme pousse l’écriture qu’est la mise en scène à une position de retrait. On cherche à faire oublier la caméra, on s’excuse presque de signer une composition de cadre originale. Résultat, tous les films finissent par se ressembler visuellement et les spectateurs n’y voient que des réceptacles pour des histoires, où la moindre incohérence scénaristique devient un scandale. Peut-être par sa facilité à traduire ce qu’on voit, le cinéma s’est développé plus largement dans sa branche réaliste, mais formellement cela débouche aujourd’hui sur une impasse ; le plafond de verre de nos écrans froids. Sommes-nous condamnés à ces conventions ?

 

Cet obsession pour le réalisme pictural peut se comparer à l’académisme pompier des tableaux pré-impressionnistes du XIXème siècle. La peinture, n’étant pas encore trop inquiétée par l’art naissant de la photographie, cherchait un effet d’hyper-réalisme, poussant les innovations techniques de la Renaissance tout en recyclant ses motifs mythologiques.A la galerie des Indépendants, Gauguin et Van Gogh proposent, non sans choquer le bourgeois comme l’ouvrier, un autre rapport à “la réalité.” Deux peintres devant le même paysage n’y verront pas la même émotion, alors autant peindre ce qu’on ressent plutôt que de s’enfermer dans des conventions. Canal d’une réalité mystérieuse, l’artiste se fait mystique.

 

La caméra de Schnabel est libre, mais elle n’est pas pour autant dénuée de sens. Tourmentant le peintre, qui ploie sous le ciel comme il crie contre cette présence invisible, la caméra est peut-être une de ces âmes dont parle ce Van Gogh.

 

Pas encore nées, placées au-delà de nos conventions que nous appelons réalité.

At Eternity's Gate de Julian Schnabel (2018)
At Eternity's Gate de Julian Schnabel (2018)

Pourquoi j'ai vu la seule version de Avengers : Infinity War qui compte ?

Édito du 08.05.2018

 

Jetés dans une grande bataille finale, nos héros sont sur le point de tout perdre face à l'incarnation ultime de leur antagoniste faustien, dont la tragédie personnelle s'apprête à embraser le cosmos. Un personnage masqué de noir, que la foule adule, disparaît. Fin choquante pour une idole à peine couronnée.

 

Puis le film s'arrête. Écran blanc.

 

Et la coupe est sèche, mais juste, dans le même tempo que le reste du film, de quoi nous faire ressentir la déchirure qu'est la perte d'un proche. Alors que dans la salle illuminée, après de très longues secondes de sidération collective, quelques rires gênés fusent, je caresse l'idée que la coupure puisse être intentionnelle. Après tout, le réalisateur du dernier Star Wars n'a-t-il pas consciemment coupé le son dans une scène ? Pourquoi ne pas couper le film entier ?

 

Les motivations de Thanos, les événements du film comme les répercussions sur des personnages déjà éprouvés, avaient jusqu'à cette coupe brutale, d'ores et déjà installés Infinity War comme une étrangeté nihiliste dans le divertissement de masse. De quoi faire cogiter ceux venus pour le spectacle. Le temps s'étire et le film ne revient toujours pas, la salle bruisse de conjectures, certaines personnes quittent la salle. "Et si la même chose était arrivée à chaque séance sur demande express des réalisateurs/producteurs ?" Pour un film qui tourne autour du thème du sacrifice, exiger de ses fans d'imaginer patienter un an sans véritable final ou scène post-générique apparaît comme LE méta-clin-d’œil qui serait la dernière évolution de toute la franchise.

 

Un doute m'assaille... Marvel/Disney ferait-il du Jean-Luc Godard ?

 

En termes de pur montage, c'était parfait. Ça ne peut donc pas être... un hasard, non ? Si ?

 

Enfin un salarié du cinéma déclare que le courant a sauté dans toute une partie des Halles. Déception, ce n'était même pas l’œuvre d'un projectionniste avant-gardiste soucieux de mettre en scène la thèse de cinéma qu'il ne soutiendrait jamais. Sauf que le film reprend 20mn avant la coupe fatidique, faisant écho à cette étrange aptitude que partagent Dr Strange et le cinéma, de modeler le temps à leur guise. Le sorcier nous avait dit, quelques minutes avant, avoir exploré les millions de futurs alternatifs, qui tous sauf un les conduiraient au néant. Le film reprend le même combat, comme s'il avait le hoquet. Puis vient le dernier sacrifice d'un couple amoureux, dont à la première Vision nous avions cru qu'il soit utile. A tort. Ce que nous avions vécu comme un drame surprenant, nous le revoyons maintenant comme une tragédie pathétique. A cause de la coupe accidentelle de la projection, nous contemplons une seconde fois le temps revenir en arrière pour briser cet espoir que leur sacrifice puisse avoir un sens. La deuxième fois, Thanos ne se sert ni mieux ni moins bien de ses pouvoirs, mais la répétition exacte de ses actes leur donne une portée encore plus fataliste.

 

Le film reprend l'histoire où il l'avait laissé, emportant son cortège de héros dans son macabre sillage. En sortant de la salle, j'écoutais les spectateurs regretter la disparition de tel ou tel personnage, espérant pour certain que ce ne soit pas vrai. Ils ne parlaient pas de la coupe, mais seulement du vide que les personnages inventés avaient crées en osant quitter leur imaginaire après l'avoir si longtemps habités. Ils sont retournés poussière comme s'ils n'avaient jamais existé, qu'ils soient apparu il y a 18 ans ou il y a quelques mois. Aucune logique ne semble donner sens au mystère des disparus et de ceux qui leurs survivent. S'il on dit que lorsqu'un être cher vous manque, la Terre est dépeuplée, Infinity War porte cette maxime à toute la pop culture, que Marvel a largement dominé depuis 20 ans. L'anti-madeleine de Proust (Ready Player One). C'était le pari financier et artistique. Par contre, les ruminations mélancoliques que les 10mn d'écran blanc m'avaient données, m'appartiennent. A y repenser, que la coupe soit totalement du au hasard plutôt qu'à un choix artistique, la rend encore plus forte, aussi absurde qu'un claquement de doigt de Thanos. J'ai fait partie des 200 personnes qui ont eu l'immense privilège de voir un film dont l'accident de projection parfaitement aléatoire renforçait le message porté par le scénario et la réalisation. A en croire les remarques au moment de l'incident, beaucoup dans la salle n'ont pas apprécié cette apocalypse (au sens de déchirement du voile, de révélation, plus que de fin du monde).

 

Même si j'étais le seul à avoir ainsi divagué, je vois dans ces lignes la fabuleuse capacité qui nous pousse à échafauder du sens dans les œuvres d'art ou les livres sacrés. Le cinéma reste ce lieu formidable où la coupure entre deux images, ou l'écran blanc entre deux films, est un espace-temps infini qui démultiplie l'expérience de chaque œuvre par rapport à chaque spectateur. J'ai sans doute vu dans Infinity War plus que ses créateurs n'y avaient intentionnellement mis, à moins que ce ne soit le clin d’œil d'un(e) (i)mage par delà le vide. A cause de sa magnifique révélation accidentelle, cette version est donc celle qui compte le plus... pour moi.

Avengers : Infinity War de Anthony Russo et Joe Russo
Avengers : Infinity War de Anthony Russo et Joe Russo

Peut-on vraiment vouloir "tout l'argent du monde" ?

Edito du 14/01/2018

 

Sous les péripéties du dernier film de Ridley Scott surnage une question étrange pour un réalisateur habitué à des films de plus en plus chers : peut-on vraiment vouloir autant d’argent pour soi ? Le bon sens voudrait qu’une fois devenu riche, nos soucis s'envoleraient… Il serait alors (enfin) temps de penser à ceux qui nous entourent. Ce petit conte du “d’abord moi, les autres après”, n’arrive de fait jamais. On se retrouve à devoir épargner ou dépenser, toujours pour de “bonnes raisons”. Ces “raisons”, ce sont celles de l’homme rationnel décrit par les économistes très classiques ou les sociologues très individualistes. C’est un peu le fondement de notre société moderne, mais bon, on est de plus en plus à penser qu’on en crève.

 

Là où le film de l’ami Ridley me fait cogiter, c’est quand il fait dire à Mark Wahlberg, que sous cette accumulation de richesse on peut deviner la compensation de ce qui a toujours manqué… La reconnaissance, l’amour, la famille… Bref, un milliardaire compulsif vu comme un artiste sublimant une frustration. Si ce n’est que l’artiste essaye de donner quelque chose au monde, le milliardaire ne fait que accumuler.

S’il n’avait pas été contraint par le sacro-saint “inspiré d’une histoire vraie”, Ridley n’aurait sans doute pas résisté à laisser traîner un “Rosebud” par-ci par-là, nous rappelant que cette figure démesurée est une des réincarnations du Citizen Kane de Welles.

 

Dans “Kane”, comme dans “Tout l’argent du monde”, les richesses servent à se passer des humains, jugés trop inconsistants. Il est séduisant de voir ces milliardaires comme des hackers géniaux ayant “cassé le code” des règles de leur société, afin d’en exploiter jusqu’à la moindre des ressources. Ce serait oublier que par leur comportement, ces individus se sont en fait mis à la marge de cette société. Ils ont oublié jusqu’au fondement de l’échange humain, à savoir que l’échange, même marchand, est une excuse pour créer du lien social.

En sortant de la projection de Tout l'argent du monde, je ne pouvais pas m’empêcher de repenser avec tendresse à un épisode de Community. Le cynique Jeff refusait de succomber à la coutume des cadeaux de Noël, prétextant que donner créer une obligation. Ce à quoi répondait la candide Annie, que “l’obligation, c’est le (véritable) cadeau”.

Quand j’ai écrit, puis réalisé, “à découvert”, je me suis posé toutes ces questions. Si cela résonne en vous, vous pouvez soutenir le film sur cette page Leetchi.com: https://www.leetchi.com/c/artesano-films

 

… ou simplement le regarder sur la même page sans rien en échange, car il faut l’avouer nous avons déjà eu beaucoup de plaisir à le faire. En fait oui, donner c’est aussi un plaisir égoïste

Édito du 22/05/2017

Chaque lumière qui s'éteint est une tragédie.

La lampe dans Le miroir de Tarkovski.

 

A chaque fois qu'une ampoule éclate sur un tournage, une ou deux secondes de flottement précèdent toute expression de lassitude ou d'énervement. Les personnes sur place sentent qu'il se joue là quelque chose de plus grave, que la contrariété engendrée par cet incident.

 

Andreï Tarkovski dans son film Le miroir (1975), met en scène l'extinction d'une lampe à pétrole. Je ne prétendrai pas expliquer ce film tant il échappe à ma compréhension intellectuelle. Mais à un niveau sensitif, plusieurs séquences m'ont sorti de ma torpeur. Celle de la lampe, bien qu'elle soit apparemment moins "virtuose" que d'autres dans le film (en termes de mouvement de caméra) n'en est pas moins troublante.

Le Miroir mélange des séquences en noir et blanc et d'autres en couleurs.
Le Miroir mélange des séquences en noir et blanc et d'autres en couleurs.

Un petit garçon est amené par sa mère chez une lointaine voisine. L'enfant est peut-être Tarkovski, ou pas, mais l'aura d'un souvenir enveloppe la séquence. On ne sait pas ce que les deux femmes s'apprêtent à faire derrière la porte où elles entrent seules. La mine de la mère est grave, on se prête à imaginer qu'il s'agisse d'un avortement.

 

Le petit garçon se regarde dans le miroir qui occupe une bonne partie du mur de la salle. Il semble perturbé par ce qu'il y voit. A première vue, on croirait qu'entre les plans, le directeur de la photographie Georgi Rerberg s'est trompé dans la continuité. Le visage de l'enfant n'est pas éclairé de la même façon. Puis le montage permet d'identifier une source de lumière oscillante. Enfin, la caméra se rapproche d'une lampe à pétrole qui s'éteint et se rallume, jusqu'à s'arrêter sur son extinction définitive.

Le Miroir (en russe : Зеркало) est le quatrième long métrage d'Andreï Tarkovski, sorti en 1975.
Le Miroir (en russe : Зеркало) est le quatrième long métrage d'Andreï Tarkovski, sorti en 1975.

Dernièrement en sortant du métro parisien, je constatai que les lampadaires de tout le quartier de la place Monge s'étaient éteints. Seuls demeuraient la lueur du ciel chargé de nuages et l'éclat des terrasses de cafés. La nuit n'était plus cette enveloppe de lumière froide. Ma main avait désormais un côté bleu et un côté jaune, selon que je la tourne vers le ciel ou vers la terre.

 

Nous vivons une époque où les lumières omniprésentes nous font parfois oublier leur valeur. Il nous faut des occasions spéciales pour nous sortir de cette illusion que l'éclairage, comme notre civilisation ou notre vie, sont immortels.

 

A cet instant, je cru bien saisir toute la tragédie de la lampe à pétrole. On aura beau la recharger le lendemain, ou changer l'ampoule de nos projecteurs, un jour il n'y aura plus qu'une seule et unique lumière... puis, plus rien.

 

Cette lampe, elle se trouvait déjà parfaitement brillante dans le coin supérieur droit du premier plan de la séquence. Maintenant qu'elle a disparu, quelque chose nous manque. Bien sûr, on pourra toujours remplir de nouveau de pétrole celle-ci, ou changer les ampoules de nos projecteurs. Mais Tarkovski nous rappelle qu'une lampe qui s'éteint est à chaque fois une tragédie. Remplacée, son éclat ne sera pas tout à fait le même. Cette lumière a vécu, elle était unique.

 

Il n'y aura sans doute plus aucun humain pour témoigner de l'extinction de la dernière lumière. Pour autant, cela ne nous empêche pas d'en repousser l'échéance le plus longtemps possible.

Chaque lumière qui s'éteint est une tragédie, mais elle n'est pour autant pas dénuée de sens : elle donne à toutes les autres qui s'allument une aura magique et sacrée.

 

Édito du 19/02/2017

Nos vies ne prennent sens que par les histoires qu'on se raconte.

Comment Blade Runner peut nous aider à survivre à l'économie de l'attention ?

Des souvenirs confus de l'enfance aux voyages les plus extraordinaires, chaque existence aussi intense soit-elle finit par s'estomper. Les dessins tracés dans le sable sont emportés par la marée. Les initiales des amoureux gravées sur les arbres sont recouvertes par l'écorce.

Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner de Ridley Scott
Image tirée de Blade Runner de Ridley Scott

 

Les milliards de selfies et de statuts facebook postés chaque jour n'y changeront rien. On sait à peine qui était Shakespeare quatre siècles après. Alors vous ou moi...


Déprimant ? Non, plutôt libérateur en fait.

 

Plus virales que n'importe quelle vidéo youtube oubliée l'année suivante, les histoires ont la vie dure. Je parle de celles qui valent la peine d'être racontées. A ce statut peuvent prétendre les modestes blagues, comme les grandes épopées.

 

Aussi singuliers sommes-nous, c'est comme si l'essentiel était ailleurs. Notre égo fait son temps, puis disparaît. Pas grave, notre petite personne a contribué à colporter de grandes et de petites histoires. Parfois on en crée de nouvelles. Parfois on en retrouve d'anciennes. Qui sait, on est peut-être, sans le savoir, le personnage d'une histoire racontée par quelqu'un d'autre. Si c'est le cas, ça ne devrait pas être une obsession...

La fascination pour les biopics est sans doute la réponse maladroite de notre époque au vide existentiel qu'ont créé les réseaux sociaux. En exposant notre vie on entretient le doux rêve qu'un jour elle prenne sens, grâce au récit d'un biographe en devenir. La triste vérité c'est que toutes les vies ne méritent pas d'être racontées. Pas entièrement du moins. Par contre, nous avons tous vécu des moments qui valent la peine.

Image tirée de Blade Runner
Image tirée de Blade Runner

Ces instants-là sont précieux et nous devrions leur accorder toute notre attention, les sublimer grâce à des récits extraordinaires. En lieu et place, nous nous dispersons : photos de plats, selfies aux sourires crispés ou commentaires des commentaires d'un youtubeur qui commente n'importe quoi... Nous créons pour ne rien dire, comme si TOUT avait du sens. Nous contribuons à un monde où rien n'est vraiment important. Tout se vaut, donc rien n'a de la valeur. Y compris nos vies.

 

Un peu moins de 10 ans après la sortie de la version "final cut", Blade Runner continue de me hanter. Tourné en 1982, le film résonne terriblement avec le vertige de notre époque. Sur le toit d'un immeuble délabré, surplombant une foule anonyme et sur le point de tomber, Deckard (Harrison Ford) est bien peu de chose. Le répliquant Rutger Hauer, force implacable, le toise.

 

"Quelle sensationnelle expérience de vivre dans la peur ? C'est cela être esclave..." assène le robot à Harrison Ford. Ne sommes-nous pas aussi esclaves de la même façon ? L'idée que notre existence soit vide de sens est à la fois ce qui nous terrifie et ce qui nous donne l'adrénaline nécessaire à cette course en avant : produire du contenu sans arrêt, qu'elle qu'en soit la valeur intrinsèque.

 

La machine décide de sauver Deckard, et ainsi de mettre de côté sa quête personnelle pour prolonger sa vie. Par ce geste, et la conscience de ce qu'il représente, le parfait automate accède de fait à l'immortalité. Il n'a vécu que quatre années, mais fut témoin de spectacles grandioses et traversa le cosmos comme un poète. La machine sait que tout cela n'aurait aucune valeur s'il ne restait plus personne pour entendre son histoire. Il sauve donc l'homme qu'il hait (Deckard) pour en faire l'unique spectateur de sa courte mais intense vie.

Blade Runner, de Ridley Scott ("final cut edition" du 5 octobre 2007)

35 ans après le tournage de cette scène, le robot blond bodybuildé esquisse une voie pour naviguer dans la fameuse "économie de l'attention" qui définit notre époque. Cet environnement digital, qu'on pourrait résumer par la recherche frénétique du plus grands nombres de paires d'yeux (eye balls en anglais), est un puits sans fond.


Il y a aura toujours une vidéo de chats qui fera X millions de vues de plus que votre sketch débile, il y aura encore un autre format de vloging plus catchy, un compte Instagram avec plus de followers, etc.

 

C'est justement parce que les occasions de raconter n'importe quoi sont innombrables, qu'on devrait se restreindre à ces quelques moments qui valent la peine. Ne pas abuser du temps d'autrui en participant à cette hystérie collective de la production de contenus à tout prix. Se faire l'écho d'histoires plus grandes que soi, au lieu de se mettre en scène.

 

Raconter l'essentiel, sous peine qu'il ne disparaisse, comme les "larmes sous la pluie".


Édito du 01/10/2016

Un réalisateur, pour quoi faire ? (ou la réponse à cette rumeur : "aujourd'hui, tout le monde sait filmer")

Impossible d'y échapper. Réseaux sociaux et démultiplication des écrans nous plongent dans un océan d'images. Toutes filtrées, automatisées, dupliquées dans un soucis d'originalité mais tendant systématiquement à la reproduction de clichés et de stéréotypes. De Pinterest aux comptes Instagram en passant par les milliards de selfie pris chaque jour, tout le monde produit des images, mais peu savent encore regarder. (voir à ce propos le clip fabuleux du groupe Hiérophante).

 

Regarder est un apprentissage. Qui prend du temps. Beaucoup de temps. Probablement qu'on ne cesse jamais d'apprendre une fois qu'on a compris qu'un visage, un objet ou un lieu racontent des histoires totalement différentes sous tel angle, avec telle lumière, monté avec tel rythme...

 

La difficulté aujourd'hui n'est plus de générer une image. Surtout pas de nostalgie : c'est une excellente nouvelle ! Mais ce progrès va de paire avec la nécessité d'épurer l'image produite de tous les filtres prévus par les fabricants pour nous faciliter la vie... Et ces filtres sont loin d'être seulement techniques. Ce sont aussi des représentations totalement fausses qui viennent avec les milliards d'heures de programmes télévisés, de formats youtube copiés-collés les uns sur les autres ou des films qui ne prennent aucun risque créatif.

 

Combien de fois ai-je entendu "il faut changer de plan toutes les 3s sinon le spectateur s'ennuie" ou "c'est pas assez grand public"... L'histoire du cinéma montre que la seule règle c'est qu'il n'y en a pas. A force de vouloir niveler par le bas, tout se ressemble, tout se confond. On perd pied dans cet océan d'images médiocres. Pas "mauvaises" techniquement, justes sans saveur, sans particularité, sans histoire. Encéphalogramme plat.

 

Puisque l'image est omniprésente, le rôle du réalisateur est de les ordonner, de n'en sélectionner qu'une poignée dont l'enchaînement créera la différence. Une rupture, dans l'espoir de changer le regard de quelques visionneurs. Pour y arriver, il faut être patient et ne se dédier qu'à cette voie. Tel un artisan, il n'a de talent qu'à force de pratiquer un métier. Un film est aussi matériel qu'une chemise ou un meuble. Bien sûr il existe des modèles prêt-à-portés bon marché, mais de temps en temps il faut du sur-mesure.

 

Un réalisateur réarrange la profusion de sens et d'images contradictoires qui rendent l'époque si incertaine. Ce sont les histoires qui donnent sens à nos vies. Celles qu'on se raconte, ou celles qu'on rêve. Elles n'ont de valeur que si elles sortent de l'anonymat, se démarquent de la médiocrité par une prise de risque. Oui cela ne pourrait pas plaire à tout le monde. Mais qui veut ressembler à tout le monde ?